Juliette et Roger
Déjà
dans les années 70, l’épicerie Pallix à Pont Erambourg semblait
d’un autre temps. La devanture était en bois et sur un fond
orange, on pouvait lire en lettres peintes « EPICERIE R.
PALLIX MERCERIE » . Pour entrer dans l’épicerie, il fallait
descendre plusieurs marches. Arrivé dans la boutique, notre regard
donnait sur le trottoir. De temps en temps, on voyait passer plus ou
moins rapidement des chaussures qui semblaient avoir leur vie propre.
J’achetais le plus souvent du beurre et du jambon. C’était
Roger, le maître des lieux, une sorte d’épicerie -mercerie
troglodytique très sombre. Juliette, sa moitié voire un peu plus
au regard de sa corpulence officiait le plus souvent dans le café
attenant à l’épicerie.
_
« Bonjour M’sieur Pallix »
_ «
Le p’tit D’nis , il est toujours très poli. »
_
« Qu’est-ce que je te sers ? »
_
« Je voudrai une liv’e de beurre , SVP . »
Toujours
silencieusement et très lentement, Roger coupait une feuille de
papier sulfurisé et la posait délicatement sur un plateau de sa
balance Roberval blanche. Ensuite, tout aussi lentement, une
gigantesque main osseuse s’emparait d’un long couteau. Puis, son
œil expert évaluait la quantité demandée. Commençait alors la
coupe de la motte de beurre jaune bouton d’or. Première coupe :
519 g, Puis, petit à petit, avec son couteau, il ôtait le surplus
jusqu’à obtenir la liv’e demandée par le p’tit D’nis.
Ensuite,
il repliait le papier sulfurisé en s’appliquant comme s’il
voulait faire un paquet cadeau à la famille Denis.
_
« Ca fait 5 francs 13 ».
_ « Voilà,
y a le compte ».
Il
me donnait alors le beurre comme si c’était un objet précieux.
_
« Merci ».
_ «
C’est moi qui te remercie ».
Lorsque
je venais acheter des tranches de jambon ou des fruits, c’était
d’autres cérémonials. Il sortait un énorme jambon d’un profond
garde-manger comme on sort une couronne de son écrin et le posait
sur une antique planche. Il préparait également une feuille de
papier sulfurisée. De nouveau, une main démesurée et osseuse se
saisissait d’un long couteau à jambon. Quelque soit l’épaisseur
demandée, les tranches étaient toujours épaisses. Pourtant Roger
faisait de son mieux. Son grand corps osseux accompagnait le
mouvement de son bras osseux, de sa main osseuse. Son souffle était
calqué sur chaque va et vient du couteau. Parfois, il était obligé
de s’interrompre pour réajuster ses lunettes qui glissaient sur le
bout de son nez.
_ «
Voilà trois belles tranches. Avec ça se sera tout ? »
_ «
Non, Je voudrai aussi un kilo de poires, SVP ».
Ses
grandes mains osseuses se dirigeaient alors vers la pile de sacs en
papier marron. Avec dextérité, il en ouvrait un. Puis,
délicatement, il choisissait les fruits les plus avancés et
reposait lentement ceux qui pouvaient attendre avec des gestes de
démineur. Chaque fois, avant de sortir de l’antre de Roger, je
m’arrêtais au tourniquet grinçant à cartes postales qui m’a
donné l’envie par la suite d’en collectionner. Je regardais les
cartes de Pont Erambourg, de Clécy, des Roches d’Oëtre , de la
Suisse Normande comme si je les voyais pour la première fois.
Etant
enfant, le domaine de Juliette, je ne le fréquentais pas. Je jetais
un coup d’oeil à l’intérieur en passant devant. Ce café était
ouvert dès 5h du matin pour accueillir des ouvriers des usines de la
vallée de La Vère, de l’usine du Rocray à Cahan et des carriers
de la carrière Garcia. Le soir, les derniers clients partaient vers
une heure du matin, après « la dernière rincette, Patronne ».
Les nuits de Juliette étaient brèves pour satisfaire des leveurs de
coudes obsessionnels compulsifs, des serial trinqueurs ou des buvards
maculés de tâches héréditaires.